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Accueil du site > Tribune Libre > Anna Akhmatova, la « tsarine » et le dictateur

Anna Akhmatova, la « tsarine » et le dictateur

 

Anna Akhmatova (1889-1966), sacrée en son temps « tsarine de l’art poétique russe », « reine de la Neva » ou baptisée « l’âme de l’âge d’argent » a donné voix aux femmes en leur « apprenant à parler de l’amour » tout en oeuvrant au renouvellement des lettres russes. Elle a vécu aussi le pire de l’histoire de la Russie : recluse et interdite de publication sous la dictature bolchévique, elle incarne la douloureuse résistance de la poésie face à l’infamie , l’innommable et l’insoutenable.

 

Dès qu’elle paraissait en ses jeunes années, Anna Akhmatova était considérée comme « la poésie elle-même, son incarnation la plus haute et la plus pure » (1). En deux minces recueils intimistes et autobiographiques (Le Soir et Le Rosaire, parus en 1912 et 1914), elle devient l’étoile montante de la jeune poésie russe. Sacrée « prêtresse de l’amour », elle crée l’événement à chacune de ses lectures publiques. Les jeunes filles subjuguées imitent sa façon de s’habiller, de se coiffer – et jusqu’à sa manière d’écrire.

Le jeune Boris Pasternak (1890-1960), un de ses soupirants transis, invente le terme « akhmatovka » pour désigner la ferveur autour d’elle. Pour elle, la poésie est d’abord affaire de précision : « Il faut que dans le vers chaque mot soit à sa place, comme s’il y était depuis mille ans, mais que le lecteur l’entende pour la première fois. C’est très difficile, mais quand on y parvient, les gens disent : « C’est de ça qu’il s’agit. C’est comme si c’était moi qui l’avait écrit.  »

Alors que son pays est précipité dans la première boucherie mondiale, la jeune poétesse célébrée par sa génération écrit :

Ma bouche ne sait plus sourire

Le vent d’hiver glace mes lèvres

C’est lorsqu’une espérance expire

Qu’une chanson de plus s’élève

 

Le si prometteur « Siècle d’Argent » s’achève avec cette entrée en aberration guerrière : « Nous avons vieilli de cent ans, et cela est arrivé en une heure » constate celle dont les intensités vitales et poétiques se confondent désormais avec le pire de l’histoire de son pays – dans une douleur inexpiable.

 

De « l’acmé de la poésie » à l’accomplissement

 

Elle naît Anna Andreïevna Gorenko le 11 juin 1889 à Bolchoï Fontan ( banlieue d’Odessa) dans un milieu aisé. Elle apprend le français et, dès l’âge de onze ans, écrit des poésies. Mais son père, ingénieur de la marine, refuse qu’elle les signe de son nom d’état-civil. Alors elle prend celui d’une arrière-grand-mère tatare. Le triple « A » de ses nouvelles initiales et les cinq « A » de sa signature la placent « en tête de l’alphabet de la poésie russe » (2).

Ses parents se séparent en 1905. Anna suit sa mère, avec ses frères et ses soeurs, à Kiev où elle entame des études de droit. En 1908, elle publie son premier poème dans la revue Sirius, rédigée en russe à Paris par son ami d’enfance Nicolas Goumilev (1886-1921), qui lui fait une cour assidue. Faute d’avoir rencontré « le grand amour », elle se résout à l’épouser le 25 avril 1910. Les jeunes mariés passent leur lune de miel à Paris où elle rencontre la bohême de Montparnasse dont Modigliani (1884-1920), alors inconnu.

Anna n’est pas une épouse soumise : elle retourne seule à Paris l’année suivante, et inspire à l’artiste une série de seize nus, d’après les reines égyptiennes qu’ils admirent au Louvre. Elle fonde avec Gourmilev et Ossip Mandelstam (1891-1938) « l’Atelier des poètes », devenu le pivot du mouvement « acméiste » (du grec akmé qui signifie « pointe, maturité, fleur »). Le jeune mouvement réunit entre 1911 et 1914 une quinzaine de créateurs de Saint-Petersbourg. Il se veut une réaction à l’hermétisme symboliste du XIXe siècle auquel il oppose le réalisme, la « clarté et la concision » de la langue : « La poésie doit être l’acmé de la parole, le moment où les choses atteignent le maximum de leur splendeur  ».

1912 est pour Anna une année d’accomplissement : elle publie son premier recueil, Le Soir, imprimé à 300 exemplaires et met au monde son fils Lev le 1er octobre.

En 1913-1914, elle est engagée dans une relation « polygonale » entre Nikola¨Nédobrovo (1882-1919) qui lui consacre un essai, le compositeur Arthur Lourié (1892-1966) et le poète Mikhaïl Lozinski (1886-1955). Goumilov écrit alors : « De la ville de Kiev/D’une tanière de vipères/j’ai pris non une femme – une sorcière... »

Le troisième recueil d’Anna, La Troupe Blanche, fait un triomphe en 1917. Ariadna Ivanov-Williams brosse d’elle ce portrait : « Une force envoûtante émanait de sa personne comme de ses poèmes. Fine, grande, élancée, tournant fièrement sa petite tête, enveloppée dans un châle fleuri, Akmatova ressemblait à une gitane. Nez busqué, cheveux sombres tombant en courte frange sur le front, resserrés sur la nuque par un grand peigne espagnol, mince et petite bouche souriant rarement, yeux foncés, sévères. Il était impossible de ne pas la remarquer, de passer près d’elle sans l’admirer. Les jeunes gens commençaient à s’agiter lorsqu’elle montait à l’estrade pour réciter ses vers. Elle le faisait de belle façon, consciente de son charme féminin, mais aussi avec la majestueuse assurance d’une artiste qui connaissait sa valeur.  »

L’autre jeune étoile de la poésie russe, la moscovite Marina Tsvetaëva (1892-1941), lui écrit des missives enflammées ou des poèmes la qualifiant de « Magicienne aux blanches mains », de « Muse des pleurs » ou d’ « Anna à la bouche d’or de toutes les Russies ». Mais l’admiration n’est pas réciproque...

Anna éprouve une brève passion contrariée pour le poète et peintre Boris von Arnep (1883-1969) qui lui inspire une quarantaine de poèmes passionnés en 1915-1917. Mais elle ne l’accompagne pas à Londres après la « Révolution d’Octobre ». Celle-ci détruit son monde et disperse son public.

 

Une ardeur poétique inentamée

 

Fin 1918, Anna épouse Vladimir Chileïko (1891-1930), spécialiste des écritures cunéiformes, traducteur de la poésie sumérienne. Mais l’éminent assyrologue se révèle violent en privé et elle le quitte en 1921.

Cette année-là, son ex-mari Nikolaï Gourmilov est exécuté pour « complot contre-révolutionnaire » au terme d’un procès truqué – le premier du genre, suivi de bien d’autres... Elle salue ainsi sa mise à mort :

Et la mort vers toi se penche

Sur la neige pâle :

Vingt-huit coups à l’arme blanche

Cinq blessures par balles.

Un bien triste vêtement

Il faut que je te couse :

Elle aime, elle aime le sang Notre terre russe.

 

Le nouveau régime renoue avec une vieille tradition « poéticide » de l’autocratie, depuis l’absolutisme tsariste - spécialiste de Pouchkine (1799-1837), Anna connaît fort bien la question... Elle publie Le Plantain, son quatrième recueil, et se refuse à l’exil qu’elle tient pour une trahison envers son peuple dont elle entend partager le sort pendant la Terreur bolchévique qui fait couler le sang ouvrier et paysan.

Son cinquième recueil Anno Domini MCMXXI (1922) s’avère le dernier avant longtemps : elle va être interdite de publication pendant dix-huit ans. Elle compte encore nombre d’appuis dans un pays qu’elle ne reconnaît plus. En 1925, l’historien d’art Eric Hollerbach (1895-1942) fait paraître une anthologie de cinquante poèmes qui lui sont dédiés par d’autres. L’Image d’Akhmatova est richement illustrée de photos, de portraits, bustes et statuettes que les meilleurs artistes du moment réalisent d’elle.

Mais cette année-là, un « publiciste » du régime écrit : « Nous ne pouvons compatir avec une femme qui n’a pas su mourir à temps  ».. Dès lors, « enterrée » à trente-six ans , elle incarne une parole poétique de résistance clandestine. Ses amis apprennent ses poèmes par coeur pour les transmettre oralement...

Elle épouse l’historien d’art Nikolaï Pounine (1888-1953) en 1926. Nommé directeur du département des Beaux-Arts au Commissariat du Peuple à la culture et l’éducation, il jouit des faveurs de son ministre, Anatoli Lounatchansky (1875-1933). Mais le 22 octobre 1935, il est arrêté avec le fils unique d’Anna, Lev Goumiliov (1912-1992), par la police politique de Staline (1878-1953). Elle écrit alors au dictateur, et la libération des deux hommes intervient fin novembre. Son poème « Pourquoi cette eau empoisonnée » interroge la figure du bourreau et du poète :

Pourquoi avez-vous empoisonné l’eau

et mêlé mon pain à l’ordure ?

Pourquoi de l’ultime liberté

faites-vous un lupanar ?

Parce que je n’ai pas ri

de la mort amère de mes amis ?

Parce que je suis restée fidèle

A ma triste patrie ?

Soit.Sans le bourreau et l’échafaud

Il n’y aurait pas de poète sur terre. 

 

Le 10 mars 1938, son fils est à nouveau arrêté et condamné à cinq ans de travaux forcés. Cette fois-ci, ses lettres demeurent sans effet. Sa jeune confidente, Lydia Tchouckovskaïa (1907-1996), témoigne : « De toute sa personne, de ses paroles et de ses actes, de sa tête, de ses épaules et des gestes de ses mains émanait cette perfection qui n’est le propre en ce monde que des grandes oeuvres d’art. Le destin d’Akhmatova – ce quelque chose de plus grand que sa propre personne – modelait sous mes yeux en cette femme célèbre et délaissée, forte et désarmée, une statue de la douleur, de la fierté et du courage. » (3)

La Grande Guerre Patriotique lui rend un rôle et une audience. Admise à l’Union des écrivains, elle passe les années de guerre à Tachkent en Asie centrale. En 1941, elle renconte enfin Marina Tsvetaëva. Leur entrevue dure deux jours – elle avait consacré un poème à sa cadette en Russie sans oser le lui lire.

Dans l’après-guerre, des entretiens (décembre 1945-Janvier 1946) avec le jeune philosophe Isaiah Berlin (1909-1997), alors deuxième secrétaire à l’ambassade britannique à Moscou, chargé d’analyser « l’état d’esprit des artistes et écrivains soviétiques » la rendent à nouveau suspecte.

En août 1946 un violent réquisitoire de l’idéologue Andreï Jdanov (1896-1948) la condamne à nouveau au silence : « Anna Akhmatova est l’un des représentants de ce marécage littéraire sans idéal et réactionnaire (...) La thématique d’Akhmatova est d’un bout à l’autre individualiste. La dimension de sa poésie se borne à la médiocrité, c’est une poésie d’aristocrate enragée, entre le boudoir et le couvent (...) Akhmatova avec sa petite vie personnelle, étroite, ses émotions futiles et son érotique mystico-religieuse.  »

Alors qu’elle compose son Requiem qui entremêle poésie et prière, douleur personnelle et douleur collective contre l’insoutenable (« Si je prie, cen’est pas pour moi seule/Mais pour tous ceux qui ont avec moi attendu »), elle est terrassée par un premier infarctus en mai 1951.

La mort de Staline le 5 mars 1953 désserre l’étau autour d’elle. Dans la bibliothèque du dictateur figurait une édition méticuleusement annotée de son premier recueil, Le Soir... C’est là un grand mystère dans son absolu poétique : tout en faisant le vide autour d’elle, par l’exécution ou la déportation de ses compagnons, le maître du Kremlin avait étrangement veillé à la garder vivante, envers et contre tout...

 

Le « dégel »

 

En 1964 sous Leonid Brejnev (1906-1982), Anna Akhmatova est autorisée à se rendre en Italie pour recevoir le prix international de poésie Erna-Taormina à Catania, dans le Palazzo Orsengo : « une tsarine de l’art poétique recevait l’hommage du corps diplomatique de la littérature mondiale  » constate le critique Hans Werner Richter (1908-1993). Le poète ukrainien Mikola Bazhan (1904-1983) se souvient de cette tournée triomphale dans « le monde libre » : « Je regardais son profil pur, beau, fier et dont la ligne n’avait aucunément été altérée par le temps. Fille de l’Ukraine, elle avait gardé dans ses traits la beauté pensive des filles aux cheveux bruns du Sud. Mais ayant vécu presque toute sa vie au Nord, dans le sévère et majestueux Leningrad, elle avait dans son allure l’empreinte de cette sévérité et de cette majesté.  »

Ce qu’Akhmatova avait perdu en beauté gracile, elle l’a gagné en majesté – sans rien céder de sa souveraineté.

En 1965, elle est reçue docteur honoris causa à Oxford avant de faire un arrêt à Paris – et de succomber à un quatrième infarctus le 5 mars de l’année suivante, près de Moscou, le même jour que Staline, treize ans après... Depuis, un cratère de Vénus et un astéroïde portent son nom. La poésie ne s’éteint jamais – tant qu’un reflet d’étoile éclaire le fond des choses...

1) Nikita Struve dans Anna Akhmatova et la poésie européenne (dir. Tatiana Victoroff), Peter Lang, 2016

2) Constat de Joseph Brodski

3) Lydia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova, Albin Michel, 1980


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