• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Tartuffe, Arnolphe et le Misanthrope expliqués par Dom Juan

Tartuffe, Arnolphe et le Misanthrope expliqués par Dom Juan

"Le petit chat est mort", selon la fameuse réplique de l'ingénue Agnès dans L'école des femmes. Et ce n'est pas anodin. La mort du petit chat se cache comme un trou noir au milieu de L'école des femmes, de Tartuffe, de Dom Juan et du Misanthrope. La reprise des "Molière de Vitez" par Gwenaël Morin (actuellement en tournée), la présence de deux de ces pièces au programme de l'agrégation, leur actualité donc, incite à s'interroger sur le rapport violent, détonant, que Vitez avait justement cherché à révéler entre ces quatre chefs-d'œuvre.

Le type du barbon obsédé à encager une jeune femme est un classique de la comédie. Dans L'école des femmes, Molière ne se contente pas d'en dénoncer le ridicule, il en révèle le mal profond. Arnolphe, instigateur d'une entreprise perdue d'avance, y apparaît atteint d'une maladie à la fois pitoyable et criminelle. Arnolphe est l'Avare : avare non d'argent, mais de sentiment, jaloux de sa satisfaction comme un tout-petit au stade anal. Proche de Tartuffe dans l'enflure égocentrique, il est aussi, ontologiquement, le contraire de Dom Juan, qui ne retient personne - et que la société veut absolument retenir.

"J'ai seul la clef de cette parade sauvage", disait Rimbaud - et c'est en étant Rimbaud que la clé se retrouve, comme c'est en étant Molière que peut être percée à jour, délivrée, Dom Juan, cette œuvre jusque là enfermée dans son énigme, son mystère, son festin de pierre, emmurée comme Sade dans un dessin de Man Ray. Qui est Dom Juan ? Écartons toutes nos représentations mentales du libertin, du débauché, de l'athée, du pécheur puni et autres vieilleries de siècles formatés par l'idéologie religieuse et sociale. De nos bras grand ouverts renversons tout ce commerce de l'esprit, jetons le racorni au sol, faisons place à une plus haute, à une plus vaste intelligence ! Dom Juan c'est la liberté de l'auteur, et Sganarelle, l'auteur-acteur, son serviteur. Dom Juan est sa liberté absolue, insolente, séduisante à en être à la fois irrésistible et haïe, puisque sa séduction est celle de la vérité, parade sauvage tant redoutée des hommes qu'il faut la dire, mais la dire sous clé.

Dom Juan est le phare qui éclaire toute l'œuvre de Molière. C'est à sa lumière qu'elle peut être comprise. Dom Juan est pourrait-on dire le surmoi singulier de Molière : dom (dominus) signifie maître, seigneur, et Juan, Jean, est son prénom. Mais l'enjeu dépasse de loin ce qu'en peut dire la psychanalyse. Il est physique et métaphysique. Car Molière est réellement Dom Juan. Molière exerce sa scandaleuse liberté. Et si la société l'entrave, si l'homme en société qu'est comme tout homme Molière en souffre comme il arrive à Sganarelle de souffrir de la liberté de son maître (mais Sganarelle est assez ambigu pour qu'il soit permis de soupçonner que ses protestations bien-pensantes ne sont que des mouchoirs destinés à protéger son maître en cachant cette liberté que les bien-pensants ne sauraient voir), l'auteur Molière, qui n'est pas un fantasme de lui-même mais bel et bien un être agissant, et agissant puissamment, continue d'affirmer et d'exercer sa liberté. Rien ne peut l'en punir, car elle n'est pas punissable. Tant qu'il ne cède pas, Dom Juan est immortel. Qu'il se compromette, qu'il se tartuffie, et alors il tombe dans le néant où cuisent les mortels, les hypocrites - et son serviteur n'a plus qu'à déplorer la perte de ses gages, qui sont à la fois les recettes du théâtre où malgré tout les mortels vont chercher la vérité (recettes dont en fait Molière et sa troupe ont été privés par la censure des dévots), et la garantie spirituelle, morale, intellectuelle, qu'est Dom Juan pour l'humain qui le sert.

Tartuffe est le contraire de Dom Juan, et son adversaire. Le Misanthrope est le garant de Molière. "Mon néant", dit Tartuffe (III, III, 984). C'est celui dans lequel Dom Juan tombe quand il décide de faire le tartuffe. Qui l'en sort ? Le Misanthrope.

"Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices, / Et chercher sur la terre un endroit écarté / Où d'être homme d'honneur on ait la liberté"

sont les dernières paroles d'Alceste. Dom Juan n'est pas mort, il est ressuscité, même s'il est méconnaissable sous la figure d'Alceste, et c'est ailleurs qu'on pourra le retrouver. Alceste n'est en vérité pas plus misanthrope que Dom Juan, même si la société les considère comme ennemis de l'humanité, chacun à leur façon. Au contraire, gardiens de la vérité, ils sont les garants de l'humanité, cette humanité qui a pour ennemis les hommes assujettis à l'ordre social, à la pression sociale. Les femmes et les hommes étouffent de tartufferie. Leur liberté d'aimer ? Il leur faut y mettre le prétexte et les chaînes du mariage (ou l'illusion du libertinage). Leur liberté de penser ? Il leur faut l'encager, l'encadrer de garde-chiourmes qui expédient les corps des esprits récalcitrants au bûcher - alors que le bûcher réel, c'est celui dans lequel ils existent et s'agitent, celui où tombe Dom Juan au moment où il s'essaie à entrer dans leur jeu. Leur liberté de se déplacer, à tous les sens du mot ? Il leur faut l'entraver, l'endouaner, l'empolicer, l'empêcher de déranger l'ordre établi.

Alceste a ses ridicules comme tout autre homme, tout autre personnage - sauf Dom Juan, qui est plus qu'un homme. C'est Dom Juan qui fait apparaître aussi bien Tartuffe qu'Alceste, et tous les autres. C'est la liberté insolente de l'auteur qui arrache les hommes à leur enrobement social, à leur embourbement intellectuel, moral, spirituel. Qui en dégage les traits, qui en révèle la mécanique, aussi divertissante et dérisoire que celle d'une "pièce à machines" comme l'est Dom Juan, et comme L'école des femmes, Le Tartuffe et Le Misanthrope sont des pièces à machinations. Le Commandeur, éminente figure sociale et prétendument morale, n'est qu'un mort, une statue qui ne se met en marche que lourdement, raidement, et en grinçant misérablement. Si Dom Juan l'a tué, c'est que tel est le droit de l'auteur. Seul l'auteur peut tuer sans crime : ce ne sont pas des personnes qu'il tue, ce sont des figures. L'auteur est un iconoclaste. C'est ainsi, s'il sert la vérité, et non la tartufferie, que son insolence, loin d'être une faute, est au contraire salvatrice, "un bond hors du rang des meurtriers" comme dit Kafka. Bond dans "un endroit écarté" où libre est le lecteur, le spectateur, de le suivre, pour rendre à l'acteur sa révérence, ses saluts entre les mouvements de rideaux finals - qui ne sont finals que jusqu'au lendemain. Seule la fin, depuis le début, ne change pas : Arnolphe échoue, Tartuffe est en sa prison mentale, Alceste est à l'écart, Dom Juan est vivant puisqu'il n'est pas mort pour de vrai mais toujours manifesté dans l' "illustre théâtre" d'où, se jouant des siècles et des titres, à travers toutes ses pièces, toutes ses extensions, il continue à s'afficher, insaisissable petit chat aux plus de mille et trois vies.


Moyenne des avis sur cet article :  4.43/5   (7 votes)




Réagissez à l'article

13 réactions à cet article    


  • Clark Kent Jeussey de Sourcesûre 17 décembre 2016 16:17

    « Le petit chat est mort
    Et toi et moi on va couci-couça
    A cause de quoi ?
    A cause qu’on s’demande bien pourquoi

    T’as jamais un pape sur les toits
    Etre trop près du ciel p’t’être qu’y z’aiment pas »


    Renaud


    • baldis30 17 décembre 2016 18:13

      Bonsoir,

      Quelle bouffée d’air pur, même si je suis loin de percevoir Sganarelle comme vous, je le préfère en Leporello car le chant la musique transcendent les êtres et leurs psychologies. De même pour Dom Juan mythe latin.

      Que resterait-il d’Othello s’il n’y avait eu Otello. Que resterait-l de Marguerite Gauthier s’il n’y avait eu Violetta Valéry  ? Et du Roi s’amuse s’il n’y avait eu Rigoletto .... cadenza ad libitum


      • Elliot Elliot 17 décembre 2016 19:44

        Article délicieux mais je me sens frustré d’une lecture un peu plus érotique du grand œuvre de Molière.

        Pourtant avec le petit chat il y avait matière à digressions grivoises... 


        • Clark Kent Jeussey de Sourcesûre 17 décembre 2016 20:16

          @Elliot
          ... et le « trou noir » évoqué en début d’article...


        • Elliot Elliot 17 décembre 2016 21:00

          @Jeussey de Sourcesûre


          Oui ! mais là nous sommes près du trou du c... mais assez loin de l’érotisme...

        • rogal 17 décembre 2016 21:42

          Alceste, plutôt que misanthrope, ne serait-il pas anthropophobe désormais ?


          • Hector Hector 18 décembre 2016 11:39

            Bonjour,
            Très joli papier parsemé de belles vérités. Je vous fais tous mes compliments Alina. J’ai pris beaucoup de plaisir à vous lire.


            • Richard Schneider Richard Schneider 18 décembre 2016 17:16

              Madame,

               C’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai lu votre article. Bien que je ne partage pas totalement votre analyse - pour moi, Molière qui a été à un moment de sa vie Dom Juan est devenu en vieillissant Alceste. Peut-être comme son « maître » (le Roi-Soleil), d’ailleurs.
              Quoiqu’il en soit, ça fait toujours plaisir de lire, de temps en temps, un texte d’une bonne tenue. Merci.


              • alanhorus alanhorus 18 décembre 2016 21:17

                Il existe une histoire concernant Molière selon laquelle Lully l’aurait empoisonné.
                Contrairement à l’histoire de Mozart et de salieri qui n’est qu’une fable ( Mozart est mort des traitement médicaux a base de mercure ) celle de molière reste plausible.
                http://www.leparisien.fr/espace-premium/air-du-temps/baguette-fatale-pour-lully-son-meilleur-ennemi-21-05-2016-5814851.php
                Lully mourut dans d’horribles souffrances dues à sa violence et sa nervosité.


                • Alina Reyes Alina Reyes 18 décembre 2016 22:34

                  C’est par les dévots que Molière pourrait avoir été assassiné. À écouter à partir de 3:30, Jean Meyer de la Comédie française : http://www.ina.fr/video/I00019116/jean-meyer-sur-sa-carriere-et-sur-moliere-video.html


                  • alanhorus alanhorus 19 décembre 2016 02:13

                    @Alina Reyes
                    Merci pour le lien on y apprend des détails étonnants.
                    Une pensée pour cette figure éternelle de la France.

                    Les jansénistes ont effectivement fait interdire sa pièce Tartuffe puis panuffle.
                    http://www.france-pittoresque.com/spip.php?article3242
                    Molière est mort trop tôt et trop subitement.


                  • Alina Reyes Alina Reyes 19 décembre 2016 02:27
                    Vous avez déjà fait mentir l’article du Parisien, ne continuez pas à dire l’inverse de la vérité !
                    Ce sont les dévots de la Compagnie du Saint-Sacrement, instrument du pape proche des jésuites et hostile aux jansénistes, qui ont persécuté et peut-être tué Molière. Cette Compagnie très catholique fit aussi enfermer les pauvres. 

                    • alanhorus alanhorus 19 décembre 2016 20:24

                      Les jésuites ? C’est bien les pires !
                      https://fr.wikipedia.org/wiki/Moli%C3%A8re
                      Sur wikipedia les jansénistes sont désignés comme ayant fait interdire tartuffe.
                      Ils étaient pas trop d’accord entre eux, les uns prônant le libre arbitre les autres le fatalisme.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON



Publicité



Les thématiques de l'article


Palmarès



Publicité