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Juste un doigt

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« Bien mieux qu'en face. »

 

Il advint qu'un marinier dut, la mort dans l'âme, abandonner un métier qu'il adorait après une manœuvre délicate dans laquelle il perdit un doigt. Cette infirmité n'avait rien de rédhibitoire dans l'exercice d'une profession où pareille mésaventure était fréquente. Pour notre homme, l'incident était non seulement un avertissement mais plus encore, « un bon coup de pied au cul pour passer la main », comme il aimait à le dire, montrant sa main incomplète.

Comme Auguste était un joyeux drille, un bon vivant, il poussa le bouchon plus loin encore dans sa reconversion. Il se porta acquéreur d'un bistrot qui avait une curieuse clientèle. Installé juste devant un cimetière, le troquet recevait plus de gens éplorés que de soiffards patentés. Le chiffre d'affaires de l'endroit souffrait d'une activité irrégulière, saisonnière et qui ne faisait pas recette le dimanche et les jours fériés, contrairement à ce qui se pratiquait ailleurs.

Notre lascar profita de l'aubaine pour s'en porter acquéreur à moindre coût. Notre ancien marinier se doutait que sa réputation allait faire venir à son estaminet quelques collègues tandis qu'il lui appartenait de convaincre les clients potentiels d'un changement radical de fonctionnement. Jamais à même de facéties, il changea son enseigne pour un tonitruant : « Mieux qu'en face » dont les riverains s’en firent gorges chaudes. De bouche à oreille, la chose fit le tour de la ville et des alentours.

Auguste ayant plus d'un tour dans son sac, il poussa son sens de la communication en écrivant une devise au-dessus du comptoir. « Ici, on ne sert pas de Bière, les amateurs n'ont qu'à traverser la rue … ! ». De fort mauvais goût, le slogan fut un véritable succès. Les trompe la mort et les mécréants aiment à défier la camarde d'autant plus que le tenancier d'un air malicieux leur disait toujours en les servant : « L'alcool conserve ! ».

Le bistrotier vit son chiffre d'affaires exploser véritablement. Il y avait foule dans son établissement y compris le dimanche en l'absence d'enterrement. Les gens de l'eau se déplaçaient pour venir y boire du vin et quelques spiritueux, spécialité de ce personnage si spirituel. Les riverains apprécièrent vite cette clientèle qui jusque alors se cantonnait aux troquets du port. Quant aux gens de passage, la réputation de l'endroit les attirait comme des mouches.

Auguste poussant le sens des affaires au plus haut point, avait instauré un mot de passe, une antienne qui valait une réduction sur la consommation. Les initiés s'en amusaient et jouissaient systématiquement de cette ristourne plus symbolique que réelle, les clients de passage, remarquant la chose, reprenaient systématique une consommation pour bénéficier à leur tour de l'aubaine tout en ayant le plaisir de prononcer la formule rituelle : « Patron ! Juste un doigt de... ».

Ils ne gagnaient pas toujours le droit à la réduction. Le patron venant vers eux pour leur demander au creux de l'oreille : « Mais lequel ? » Il leur fallait avoir la présence d'esprit de nommer le fameux doigt amputé, ce qui n'allait pas de soi. Les malheureux qui se trompaient, devaient mettre les pouces et se passer du verre supplémentaire. Les plus chanceux, qui répondaient : « Le majeur ! » se voyaient récompensés.

Ce fut rapidement une animation prisée des habitués, guettant les nouveaux venus ou entraînant avec eux, des connaissances qui n'avaient jamais mis les pieds dans l'endroit. Le bruit de cette pratique assez étrange arriva aux oreilles des autorités qui eurent ainsi l'idée d'interdire la consommation d'alcool aux mineurs dans les débits de boisson. Ils avaient mis ainsi le doigt sur une faille de la législation à laquelle, pour des raisons électorales sans doute, ils n'avaient jamais songé.

Quant au père Auguste, son intempérance mit un terme assez précoce à son commerce. Il périt de maladie professionnelle tandis que fut respecté à la lettre son précepte avant justement de traverser la rue. Il eut droit à un traitement de faveur de la part des croque-morts, qui avaient été parmi ses meilleurs clients. Il fut enterré dans un tonneau et non dans une bière des plus communes. Sur sa tombe il fut gravé : « Juste un doigt », expression qui le fit accéder à l'éternité.


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9 réactions à cet article    


  • troletbuse troletbuse 8 janvier 08:57

    On peut en utiliser 2. Ca dépend pour quoi !  smiley


    • Brutus S. Lampion 8 janvier 09:27

      @troletbuse

      Monsieur et Madame Doicétrobon ont eu une fille. 

      Ils l’ont appelée Armelle.


    • C'est Nabum C’est Nabum 8 janvier 13:29

      @troletbuse

      Chut


    • Astrolabe Astrolabe 8 janvier 11:17

       

      L’histoire ne dit pas s’il arrivait à ce marinier, en cas d’avarie, de mettre le doigt entre deux caisses pour boucher le trou du fond ? smiley


      • Brutus S. Lampion 8 janvier 11:27

        @Astrolabe

        c’était un cafetier, plus un marinier
        il avait des caisses et des fûts !
        alors il mettait la main entre les caisses et le doigt dans le trou du fût


      • Aristide Aristide 8 janvier 12:55

        @S. Lampion

        la main entre les caisses et le doigt dans le trou du fût

        « Je t’ai reconnu Depardieu » dirait Fergus…


      • Aristide Aristide 8 janvier 13:00

        @Aristide

        Toujours lui : Il tricote des pulls comme personne.


      • juluch juluch 8 janvier 21:12

        Il a perdu le majeur ?,

        OMG !!

        encore heureux il lui restait l’autre !!!

         smiley

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