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Justine Triet : un très grand merci sur le fond, une petite question sur la forme

Il y a huit jours, la réalisatrice Justine Triet, palme d’or du festival de Cannes, a déclenché une polémique en s’en prenant à la réforme des retraites et en critiquant l’autoritarisme et la répression du gouvernement. Les média n’ont souvent pas été tendres avec elle et je tiens à la remercier fortement sur le fond. Mais ce discours pose à nouveau la question de l’emploi du terme néolibéral.

 

À Cannes et ailleurs, ne l’appelons plus « néolibéralisme » !

« Ce pays a été traversé par une contestation historique, extrêmement puissante, unanime, de la réforme des retraites. Cette contestation a été niée et réprimée de façon choquante. Et ce schéma de pouvoir dominateur de plus en plus décomplexé éclate dans plusieurs domaines. Évidemment socialement, c'est le plus choquant. Mais on peut aussi le voir dans toutes les autres sphères de la société et le cinéma n'y échappe pas. La marchandisation de la culture que ce gouvernement néolibéral défend est en train de casser l'exception culturelle française. Cette même exception culturelle sans laquelle je ne serai pas là aujourd'hui devant vous » : voilà les mots précis par lesquels la réalisatrice Justine Triet a accueilli sa palme d’Or, après avoir remercié plusieurs personnes de son équipe. Des mots parfaitement pesés, des mots forts, des mots justes, sans le moindre excès. Une belle déclaration de la réalisatrice.

Mais comment a-t-elle pu subir tant de critiques ? Ce n’est pas la première fois que des artistes prennent des positions ou utilisent la tribune de grandes cérémonies pour prendre une position politique. En outre, sa prise de position est loin d’être minoritaire, puisque plus de la moitié des Français condamnent cette réforme et on peut imaginer qu’une grande partie de la population condamne la répression menée par le gouvernement, tout comme sa ligne idéologique. Les artistes ont souvent été engagés, et s’ils n’utilisent pas toujours ce type de cérémonie pour défendre leurs idées, ce n’est pas une première : on se souvient de Corinne Masiero à la cérémonie des César en 2020, et plus encore en 2021. Dans une démocratie normale, qui fonctionne bien, ce genre de déclaration me semble parfaitement légitime.

Ce qui pose problème, en revanche, c’est le discours de la ministre de la culture qui a déclaré vingt minutes après être « estomaquée par son discours si injuste. Ce film n’aurait pu voir le jour sans notre modèle français de financement du cinéma, qui permet une diversité unique au monde. Ne l’oublions pas  ». Une déclaration ridicule : Justine Triet avait justement souligné que notre exception culturelle lui avait permis d’être là : ce n’était pas oublié. Qualifier d’extrême-gauche son propos est tout aussi ridicule sachant que de telles critiques sur la réforme des retraites viennent aussi des rangs de la droite modérée (Aurélien Pradié ou Charles de Courson, pas vraiment des personnes d’extrême-gauche).

Tout la bouillie argumentaire de la ministre de la culture, étalée dans Quotidien, est détestable et indigente tant elle repose sur une assertivité surjouée et des arguments malhonnêtes. La force excessive des mots (« souffle coupé », « estomaquée ») n’est qu’un nuage de fumée destiné à embrouiller ceux qui l’écoutent. Il n’y a rien d’injuste ou d’ingrat dans la déclaration de Justine Triet, que ce soit sur les retraites ou l’évolution de la politique culturelle. En effet, sa politique culturelle est en question, comme le disait Corinne Masiero dès 2021, après trois années de stagnation du budget de la culture. Et plus récemment, on peut mentionner les débats sur la chronologie des médias, qu’une partie du monde culturel avait critiqué, ou le fait qu’en 2023, les crédits au financement de la production cinéma et audiovisuelle ne progressent que de 1,1%, bien moins que l’inflation. Bref, l’inquiétude de Justine Triet est bien légitime.

Et même si elle s’en défend, ce qui est très gênant ici, c’est le discours implicite de la ministre quand elle parle d’ingratitude, ce qui revient à sous-entendre que parce que la France finance son film, Justine Triet ne devrait pas critiquer de la sorte le pouvoir en place, ou, a minima, qu’elle ne devrait pas tenir de tels propos lors d’une telle cérémonie. Mais pourquoi donc ? Nous ne sommes pas dans un régime totalitaire où le pouvoir achète tous ceux qu’il fait vivre. Les artistes et les Français sont libres de s’exprimer et je ne vois pas une quelconque raison pour laquelle les artistes n’auraient pas le droit d’exprimer un tel point de vue lors d’une cérémonie. Mais quelle vision de la liberté a madame la ministre ?

En revanche, ce que montre à nouveau cet épisode, quelques semaines après une brève du Canard Enchainé ironisant sur une déclaration de Clémentine Autain, c’est le caractère inaproprié du terme « néolibéralisme ». Toute critique de politiques dites néolibérales ouvre immédiatement le flanc à l’argument diversion « mais nous ne sommes pas dans un modèle néolibéral », sur foi du niveau des impôts ou des dépenses publiques. C’est pour cela que je persiste à penser qu’il ne faut pas qualifier ce système, ces idées ou ces politiques de « néolibéral », car cela biaise le débat. C’est pourquoi j’ai créé le terme d’oligarchisme et écrit un livre sur le sujet il y a deux ans. En attaquant un système, des idées et des politiques oligarchistes, le débat serait recentré sur sa nature profonde et nous mettrait dans une meilleure position.

En tout cas, merci à Justine Triet d’avoir eu le courage d’utiliser la tribune qui lui a été offerte pour dire tout haut ce que tant de Français pensent, et ne peuvent pas toujours exprimer dans cette France de Macron où le droit de manifester est si malmené. Et la réaction de la ministre de la culture ne fait que confirmer le penchant autoritaire et malhonnête du macronisme, justement dénoncé par la réalisatrice.


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5 réactions à cet article    


  • Brutus Grincheux 10 juin 2023 11:29

    Utiliser le terme « néolibéral » pour décrire le système de l’économie de marché est en effet susceptible de laisser croire que d’autres versions du capitalisme serait susceptible de garantir une meilleure répartition des ressources.

    En ce qui concerne la remarque à propos du « devoir de réserve » quand on est subventionné, donc le fait de ne pas devoir critiquer le pouvoir en place quand on a été aidé par l’état (les deux notions étant par ailleurs volontairement confondues dans ce raisonnement alors qu’elle ne désignant pas du tout les mêmes réalités) me rappelle la réflexion d’un de mes oncles (gaulliste) quand il avait appris qu mes opinons politiques n’étaient pas les mêmes que les siennes : « tu n’as même pas la reconnaissance du ventre ! », avait-il dit parce que j’avais bénéficié d’une bourse quand j’étais en sixième. Quand il m’a dit ça, j’avais 25 ans ...


    • Brutus Grincheux 10 juin 2023 11:38

      « Il est plus doux de se qualifier de »libéral« , et de revendiquer abusivement les luttes émancipatrices liées au libéralisme philosophique des Lumières, que de se proclamer »capitaliste« et d’endosser toutes les horreurs et les collaborations aux pires totalitarismes de ce système. En jouant sur la perception des mots, les néolibéraux amalgament la tyrannie de l’argent et la liberté. »
      Vincent Cheynet - Né en 1966 - Le choc de la décroissance, 2008, page 62

      Donc, si on suit cet auteur (ce que je fais), utiliser le terme « néolibéralisme » plutôt que « capitalisme »va dans le même sens d’oblitération des réalités.


    • gardiole 11 juin 2023 19:17

      Dans une économie véritablement libérale, les producteurs négocieraient de gré à gré avec les diffuseurs (salles, télévisions, ...) les droits de diffusion des films, ou recevraient les dons des mécènes. Les diffuseurs feraient payer les spectateurs, à la place, par abonnement, par visionnage ou autre formule. Il n’y aurait pas d’autre source de financement du cinéma.

      Notre « économie néolibérale » en est loin.


      • L’argent oublié , évanoui , dans les trous de mémoire du ministre du budget ....

        Attal un petit minable parmi tant d’autres ....


        https://twitter.com/GuiraudInd/status/1665785671297138689

        Disparus. 100 Milliards € de la TVA ont tout simplement disparu du budget de l’Etat.

        100Mds de l’impôt qui frappe le plus les classes populaires et moyennes, aspirés par la macronie.

        Qui ne vont plus dans la redistribution sociale.

        J’ai trouvé ou cette fortune est passée…


        • https://www.francesoir.fr/opinions-editos/macron-madoff-francais-de-la-politique


          Emmanuel Macron  : le Bernard Madoff français de la politique

           La pyramide de Ponzi est une fraude qui consiste, par un montage, à rémunérer les investissements des personnes déjà clientes, par les fonds qui sont apportés par les “nouveaux entrants”. Pour que cette chaîne prospère, il faut nécessairement de nouveaux pigeons et l’absence d’une crise d’ampleur qui donnerait l’idée aux investisseurs de reprendre tous, en même temps, leurs capitaux.

          Sous l’influence de la Macronie, la France est-elle devenue une gigantesque pyramide de Ponzi ? Emmanuel Macron est-il le Bernard Madoff de la politique ?

          Car derrière quelques promesses auxquelles ne croient plus que quelques doux naïfs, dont celle d’une “start-up nation” pleine d’avenir ou d’une “guerre” efficacement menée contre la Covid-19, se cache en fait un vide sidéral financé avec de la dette à tout-va.

          Un vide dans lequel ne s’exerce plus qu’une communication bien huilée, une vraie machine à bobards, qui a par exemple réussi à vendre à l’opinion publique l’efficacité des masques, des confinements et de vaccins expérimentaux. Coût de l’opération ? Plus de 400 milliards d’endettement, sans compter le prix d’obscurs contrats d’achat de vaccins qui nous condamnent, SMS-Gate oblige, à une gabegie hors norme. 

          De fait, les “nouveaux entrants” à se risquer sur ce manège devenu fou n’ont pas vraiment le choix. Les premières victimes sont les jeunes. Pas dupes, ils n’espèrent ni un taux d’intérêt à deux chiffres pour leur livret d’épargne, ni prendre l’ascenseur social, ni même un emploi à vie. Ils lorgnent sur de quoi survivre, étudier sans solliciter l’aide alimentaire, avec le souhait modeste de profiter de la vie, si possible sans être confinés à en devenir malades

          Avec la loi retraites passée aux forceps avec toutes les manigances politiques possibles de la part de la Macronie, ce sont bien eux, les derniers arrivés sur le marché du travail, qui vont supporter les premiers cette dette pharaonique issue des décisions prises sans eux.

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